Serge Pavoncello, Chairman, Wedge Associates S.A., Genève, membre du Conseil ASG

Sept pages de disclaimer pour un contenu de cinq pages. Est-ce que cela assure au client que son argent est bien placé et en tout sécurité? Non! Il est primordial que les professionnels possèdent de très bonnes connaissances et soient conscients de leurs responsabilités.

Depuis de nombreuses années, l’industrie de la finance est entrée dans une phase de profondes mutations et de changements structurels. L’origine de ces perturbations est bien diverse, tant endogène qu’exogène. La réponse à ces dérèglements, comme bien souvent, se traduit par la mise en place d’un arsenal juridique, justifié par la nécessité de la protection de l’investisseur, alibi largement utilisé pour imposer des mesures et des contrôles supplémentaires.

Les errances sont très présentes

La finance est ainsi devenue la partenaire privilégiée des métiers de la compliance, des avocats, des consultants et des réviseurs. Comme bien souvent, dans une mutation structurelle, il n’y a pas que des malheureux. Plutôt que de se figer devant une telle (r)évolution, il est nécessaire de tenter de la comprendre pour pouvoir l’accompagner, en y apportant des réponses pragmatiques et des solutions concrètes. Regardons objectivement notre monde financier et sa cohorte d’histoires, tricheries, malversations, actes de corruption, sans oublier les incompétences d’aucuns et les naïvetés d’autres. Malgré le fait que statistiquement ces «errances» ne sont pas la règle, mais bien des exceptions, elles font régulièrement la «une» des médias et jettent l’opprobre sur notre profession et sur ses acteurs.

Un législateur doit établir des règles claires

Comment, alors, ne pas s’étonner que les régulateurs de tous bords, invoquant ou non la défense des consommateurs, prennent les devants de la scène et imposent des mesures coercitives? La finance se doit de réagir. En effet, un régulateur ou un législateur doit mettre en place un cadre qui garantisse un fonctionnement efficace et ordonné du marché, basé sur des règles sensées et claires appliquées par tous. Nous pouvons alors travailler, dans un univers défini et fonctionnel, et développer les activités pour lesquelles nous existons.

Pas de problème?

Outre le cadre fonctionnel efficient, se pose la question, dans le relationnel client – conseiller (que ce dernier soit employé de banque ou indépendant), des connaissances de l’un et des compétences de l’autre. Ou plus précisément:le degré d’information(s) donnée(s) au client (information quantitative et qualitative) d’une part et le degré de compétences des professionnels de la branche qui sont en interface avec le client d’autre part. Prenons l’exemple d’un produit structuré, à capital garanti, distribué largement en 2006 – 2007. La garantie en capital était fournie par – Lehman Brothers! Combien de clients (et quid des conseillers) s’adressant tant à leurs conseillers qu’à des avocats ou à l’Ombudsman ont expliqué ne jamais avoir compris ou même su que le risque était celui de cette banque américaine devenue tristement célèbre. Bon nombre de petits épargnants ont perdu quelques dizaines de milliers de francs. Pas énorme toute proportion gardée avec d’autres affaires retentissantes !… Mais, dans bien des cas, ces quelques dizaines de milliers de francs représentaient une part importante des avoirs de ces différents clients. Dans le cas présent, la fiche de description de plusieurs pages mentionnait bien le risque de défaut sur Lehman! Donc, pas de problème selon la banque, les clients étaient informés, mais quid du travail du conseiller?

Dix-sept pages d’information à feuilleter

Au-delà de cet exemple, comment résoudre la problématique de l’information au client? Par une pléthore d’avertissements, à la mode américaine? Lors du Brexit, une prestigieuse banque française a publié une recherche de dix-sept pages, deux comportaient le titre et l’introduction, trois les contacts, sept les avertissements. Nous avons tous en tête les pages successives que nous devons feuilleter pour arriver à la case «j’accepte» et finalement avoir accès au service sollicité. Quelle valeur accorder à ce type de mise en garde? Pourtant il existerait des solutions pragmatiques et efficaces. Elles requerraient la mise en place de mesures toutes autres que celles qui sont actuellement massivement suivies, notamment sous l’impulsion de nos partenaires européens, comme la mise en oeuvre de MiFID, qui selon les circonstances, demande une signature ou confirmation du client pour chaque investissement.

Les connaissances sont primordiales

Il faut revenir aux fondamentaux qui sont la relation entre un professionnel et son client. Ledit professionnel doit être digne de sa fonction et de ses responsabilités. Il doit être à même de comprendre ce qu’il entreprend, ce et qui il conseille. Bien des institutions de formation ont influencé de manière positive le développement des connaissances et l’évolution des compétences dans notre domaine. Au fil des ans elles se sont heurtées à des résistances des plus diverses, mais finalement, dans sa prise de position, notre gouvernement a enfin souhaité que la profession s’organise et se préoccupe des connaissances professionnelles de ses représentants. Il était temps! Par bonheur, cette exigence fait l’unanimité sur la place politique, les choses devraient donc avancer rapidement. L’Association Suisse des Gérants de Fortune ASG, convaincue depuis longtemps de cette nécessité, est prête à offrir une solution innovante et modulable pour garantir la qualité et le suivi des connaissances des personnes actives dans notre domaine d’activité.

Les «Fintech» apportent un soutien bienvenu

Supprimer tous les risques est difficile, éliminer tous les escrocs n’est pas simple, mais, en reprenant notre exemple, avec une formation adéquate des professionnels, le problème Lehman n’aurait peut-être pas été aussi important et il est probable que le cumul des risques dans des portefeuilles auraient été diminués, voire évités. Dans un autre domaine, l’analyse du profil risque des clients fait partie intégrante du travail de tout conseiller à la clientèle depuis de nombreuses années. Des systèmes de calcul du profil risque des clients ont été développés par maints acteurs de la branche. Généralement, ce processus conduit à la détermination d’une allocation d’actifs en adéquation avec le profil risque des clients. Dans ce domaine, on assiste à pléthore de solutions, accompagnées parfois, en dehors de nos contrées, de guides complexes avec de multitudes de catégories, exigences et contraintes. Pourtant, l’évolution de notre monde, la capacité de calcul, les développements de ce que l’on appelle communément les «Fintech», rendent aujourd’hui possible et aisé le calcul du risque lié à une gestion de portefeuilles. Malgré cela, nous ne voyons pas encore grand-chose venir en termes de législation ou d’adaptation de nos critères de surveillance de la «bonne gestion». Au contraire, pour l’instant, les différentes directives de gestion «classique» voient leur nombre de pages augmenter.

Des solutions pragmatiques

Également dans ce domaine, la finance apporte des solutions pragmatiques et mathématiquement correctes. Nous savons calculer le montant de risque qu’un client est capable et souhaite supporter, comme une courbe d’utilité. Au lieu de traduire cela en grille d’allocation d’actifs, considérons le montant de risque accepté et mesurons les résultats du gestionnaire selon ce critère, ce que nous savons faire quotidiennement, avec la capacité de calcul qu’offre une technologie informatique moderne. Acceptons une marge de variations en fonction de la volatilité des marchés, comparons le résultat d’un gestionnaire lambda avec l’ensemble des autres portefeuilles d’une même devise et d’une même catégorie de risque. Si ce dernier gère correctement sa quantité de risque, il a rempli avec diligence son mandat. Si par contre, il sort de ses bornes, le contrôleur de risque va recevoir des alertes et le gérant va devoir prendre des mesures correctives. Nous aurons donc un suivi en temps continu, le travail du réviseur va être simplifié, la qualité du contrôle ainsi que le respect des indications du client augmentés. Des réponses intelligentes et rationnelles aux défis et aux questions actuels existent. Il est de notre devoir, pour l’évolution de notre branche, pour la transparence de nos activités, pour la sécurité de nos clients, que nous expliquions ces choses à notre pouvoir politique et in fine au législatif, pour que des lois efficaces et rationnelles soient mises en place. Notre travail se poursuit.

Source : Denaris, édition 04/2016

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